
Bain de lune où le récit d’une mésalliance
Après la lecture de la nouvelle d’une même nom publiée dans le recueil « L’oiseau Parker » et la nuit, j’ai cherché à en savoir davantage et découvrir jusqu’où l’auteur serait capable de m’emmener et pouvoir enfin dénouer le secret de ce naufrage.
Je ne regrette nullement d’avoir continuer ce cycle dédié à Yanick Lahens avec ce roman qui remporta le prix Fémina en 2014 (Sabine Wespieser Editeur, 2014; Editions Points, 2015). Le pari était pourtant loin d’être gagné, n’étant pas une inconditionnelle des sagas familiales.
Nous retrouvons Cétoute Florival, inerte sur une plage, trois jours après la venue d’un ouragan. Vraisemblablement l’ouragan Gordon, survenu en 1994, (le suivant, Georges, frappe l’île en 1998) car l’auteure ne précise aucune date. Ebranlée par les événements, elle cherche à comprendre pourquoi elle se retrouve sur le sable en présence d’un inconnu scandant des mots qu’elle peine à comprendre.
Si vous connaissez un peu l’histoire d’Haïti, vous entrerez, grâce à l’écriture fluide et lyrique de Yanick Lahens, aisément dans cette histoire qui alterne, au fil des chapitres, un récit à la première personne dédié à Cétoute Florival et ceux consacrés aux différents membres de sa famille.
Commence alors un voyage à remonter le temps au fil d’épisodes marquant le clan du quotidien des Lafleur/Clémestal/Dorival qui se lia, suite au concubinage d’Olmène et de Tertulien, les grands parents de Cétoute, au redoutable clan des Messidor. De son aïeul Bonal, en passant par Orvil et Ermancia, sa grand-mère absente Olmène et finalement ses parents Dieudonnné et Philomène, nous assisterons aux coups bas qu’ils subiront de la part d’Anastase et Tertulien Messidor, grands propriétaires terriens proches de l’oligarchie en place et profitant de l’invasion américaine.
Cette lecture, certes parfois compliquée en raison du parti pris de l’auteure d’alterner les époques et les récits de vie suivant des procédés d’écriture différents, l’un à la première personne en italique, l’autre, par l’utilisation d’un « nous » symbolisant la lignée des Lafleur, reste un grand coup de coeur. Les personnages sont hélas fort nombreux, certains comme Olmène et bien sûr Cétoute très attachants, d’autres réellement détestables comme Tertulien, nous obligeant à privilégier le parcours de certains d’entre eux et à relire certains chapitres au risque de passer à côté de la compréhension de l’histoire.
Le point fort de Bain de lune, ce sont ces moments de grâce, ces véritables épisodes cinématographiques telle que la scène consacrée à l’enterrement de Bonal Lafleur rejoignant sa chère Guinée, pendant laquelle, Orvil, par son rôle de danti outrepasse les mises en garde du père Bonin. Ce passage illustrant à merveille la manière dont la paysannerie haïtienne cherche à garder son indépendance vis à vis de l’Eglise catholique.
C’est également ce bel hommage rendu à ses femmes courageuses, souvent absentes, telles qu’Ermancia, Olmène, Altagrâce et bien sûr Cétoute elle-même qui retrouve dans ces bains de lune le souffle de la vie en compagnie de son frère Abner. Et ce, sans pour autant tomber dans la caricature féminine.
Mais c’est, pardessus tout, la capacité de l’auteure, propre et chère à une certaine littérature haïtienne, voire caribéenne, à intégrer les éléments tels que l’eau, l’air, la terre ou la lune en véritable acteurs de l’histoire, et ce, de façon si onirique qu’elle nous emmène sur ces lieux, le regard rivé vers d’autres ciels voire d’autres cieux.

L’ Oiseau Parker dans la nuit
L’Oiseau Parker dans la nuit est un recueil qui rassemble trois volumes de nouvelles précédemment publiés :
- Tante Résia et les dieux (l’Harmattan, 1994).
- La petite corruption (Editions Mémoires, 1999; Memoire d’encrier, 2004; Legs édition, 2014).
- La folie était venue avec la pluie (Presses nationales d’Haïti, 2006; Legs édition, 2015).
Tante Résia et les Dieux
Ce recueil contient six nouvelles dont :
- La mort en juillet
- Les survivants
- La chambre bleue
- Tante Résia et les Dieux
- Le jour fêlé
- La ville
La mort en juillet
Suite au retour précipité de son frère Lazarre blessé, Marie Elise Chenon comprend que son mari Janet a eu des ennuis. S’ensuivra pour celle-ci une descente aux enfers qu’elle se devra de supporter , isolée, au sein de son clan, dirigé par le patriarche Odilon Chenon qui a toujours méprisé son union. Les souvenirs de Marie Elise lui reviennent alors et retraceront le cheminement qui mènera à l’acte insensé de son frère Lazarre. Des années auparavant, ce fut pourtant sous la bénédiction de la mère de Janet, Clarismé Décima, aux pouvoirs reconnus et craints par toute une communauté, que le couple décida de s’unir, déclenchant dès lors le courroux de la famille Chenon.
Les survivants
Lucien Dolvé est seul chez lui le soir, avec pour seul compagnie le son de la radio et l’ombre de ses souvenirs. Ses pensées le replongent alors dans les méandres d’un autre soir, celui du 15 mai 1968, en compagnie d’Etienne, Paul et les autres tandis que la pleine lune bat son plein. Les élections se sont déroulées pendant la journée et le trio reste très divisé quant au type d’actions à mener pour faire bouger les lignes, pour chambouler le cours des résultats. Mais ce soir-là, dans sa chambre aux rideaux tirés, Lucien regrette-t-il les conséquences qui découlèrent de la fougue de sa jeunesse?
La chambre bleue
La narratrice se remémore son enfance. Elle revient dans la maison familiale de l’époque qu’elle se doit de partager avec ses parents, se grands-parents ainsi que sa jeune sœur. Elle nous décrit avec beaucoup de précision l’univers « magique » de ce lieu, ses esprits et autres présences pendant que les divers événements de la vie quotidienne continuent de se dérouler dans la ville haïtienne. Jusqu’à cette journée d’août 1963, pendant laquelle, après maintes précautions et en suivant de près les faits et gestes de son grand-père, elle prend conscience que l’une des chambres de la maison renferme un lourd secret. Elle décidera finalement de s’aventurer dans ce territoire hostile et de franchir la porte de la fameuse chambre bleue. Ce qu’elle y découvrira emportera à jamais une part indéfinissable de son enfance.
Tante Résia et les Dieux
Rico, alors âgé de dix-sept ans, décide de quitter sa mère pour rejoindre sa tante Résia, commerçante ambitieuse, dans la baie de l’Acul. Le jeune est partagé entre ces deux femmes, l’une tranquille et fervente chrétienne, l’autre, extravertie et forçant sa chance en servant tant Dieu que les loa haïtiens. Rico espère, en s’éloignant de l’influence maternelle, pouvoir s’émanciper. Cependant, arrivé enfin à l’Acul, dans ce monde si différent de Port-au-Prince, il devra s’adapter tant bien que mal au fil de nouvelles rencontres. Parmi celles-ci, l’oncle Tiresias Vilmont, l’époux de sa tante, plus préoccupé à exercer son rôle de dandy qu’à essayer de fructifier les affaires de Tante Résia. Rico fera également l’expérience d’une cérémonie vodoue au cours de laquelle hommage est rendu aux ancêtres. Mais pénétrer le monde des morts permettra-il à ce jeune de continuer sa route?

La petite corruption
Ce recueil contient sept nouvelles :
- Le désastre banal
- Bain de lune
- Lettre des Cayes
- La petite corruption
- Le pays d’eau
- Le poids de la nuit
- Une histoire américaine
Le désastre banal
Mirna, jeune universitaire lassée de sa condition, vient de passer la nuit en compagnie de William Butler, officier américain. Elle se réveille enfin dans cette chambre d’hotel, l’officier encore endormi à ses côtés. Profitant de sa courte solitude, la jeune femme se promène dans ce nouvel environnement. Tout en inspectant minutieusement les lieux, elle s’évade dans ses pensées. Un mois plus tôt, alors que la population accueillait les soldats américains en libérateurs sur le port, Mirna faisait également partie de la foule à la recherche des héros célébrés dans la presse. Mais aujourd’hui, la faim assouvie par un bon petit déjeuner et satisfaite de sa conquête, peut- elle réellement considérer cette rencontre comme le synonyme d’un avenir meilleur?
Bain de lune
La fille de Philomène Lafleur et de Dieudonné Lorival ne quitte plus le rivage, scrutant les vagues, depuis le décès de sa mère, disparue sous les eaux alors qu’elle aurait été aperçue suivant les traces d’une longue silhouette féminine. La jeune fille, devenue une sorte d’animal marin à force de cotôyer la mer, a également perdu sa soeur Altagrâce, lapidée, ainsi que son frère Eliphète qui aurait rejoint Gonaïves pour s’embarquer en direction des côtes américaines. Un jour, par manque de prudence, ce sera la narratrice qui à son tour se fera dévorée par les vagues. Noyade ou intervention des dieux, le mystère reste complet. Ce conte, aux accents de surréalisme, sera réécrit en roman par Yanick Lahens et obtiendra le prix Fémina 2014.
Une histoire américaine
Jocelyne a vingt ans en 1963 lorsqu’elle accepte d’accompagner l’avocat Scott Bradley sur les routes traversant le Nord vers le Sud des Etats-Unis. Du New Jersey à Richmond, d’Atlanta à Birmingham, les craintes de Jocelyne s’éveillent au fur et à mesure qu’elle devient le témoin des illustrations quotidiennes de la ségrégation. L’évocation de cette (més)aventure sera également l’occasion pour la narratrice de revenir sur des événements qui se sont passés dans son bout d’île d’Haïti alors qu’elle était encore étudiante. Nous la retrouvons en compagnie de Luc, François et Claude à la veille de la rentrée scolaire de la faculté de médecine. Au cours de ce récit, la narratrice évoque tour à tour, le combat de Scott qui le mènera dans une église et celui de Luc qui le conduira devant une foule d’étudiants haïtiens, tous les deux s’engageant pour plus de justice. Jocelyne, témoin privilégiée de ces deux combats, partagera également les confidences et l’intimité de ces deux hommes qui marquèrent, chacun, à leur manière, son destin.
Notre ressenti :
Cette ouvrage, dont les textes ont été publiés entre 1994 et 2006, évoquent déjà en puissance les thèmes de ses futurs romans : son pays Haïti, l’exil, la dictature, le courage de femmes et d’hommes aux destins et origines divers.
Il nous a été impossible de résister au charme de cette écriture forte, cadencée et colorée tout en gardant la capacité d’être légère et chaleureuse.
La richesse de ces nouvelles réside dans la diversité des approches quant au choix de leurs protagonistes et dans la description, tant géographique que sensorielle des scènes de vie illustrées.
Par moment, nous nous étions crus en compagnie du narrateur du fabuleux « Cri des oiseaux fous » de Dany Lafferière.
