Les passagers du siècle de Viktor Lazlo

Le livre de poche, 2020, 336 pages.

Résumé de l’éditeur :

Yamissi, arrachée à sa famille en Centrafrique pour être vendue comme esclave, est achetée à Cuba par Ephraïm Sodorowski, un marchand juif polonais. Un amour improbable naît entre ces deux êtres. Il se prolongera par la rencontre à Dantzig, quarante ans plus tard, de leur fille Josefa avec Samuel Wotchek, un anarchiste juif en quête de pureté.
L’odyssée de ces personnages, liés par leur tragédie, leur expérience de l’horreur et leur combat pour la liberté, s’adosse à la grande Histoire sur trois continents et cinq générations, de 1860 à nos jours.

Chronique:

Juin 2010. A l’aube de ses cent ans, Fleur Desvérieux Gaudrèche s’est trouvé un nouveau compagnon de route : un journal dans lequel elle nous livre ses états d’âmes mais pas uniquement. Elle repense à ses parents : à son père auquel elle semble attachée mais également à sa mère pour laquelle ses sentiments sont nettement plus contrastés. Ses souvenirs la hantent, son présent lui pèse. Que cherche-t-elle à nous dévoiler en décidant de nous partager ses souvenirs ? Aurait-elle des regrets ? Pourquoi cet intérêt soudain pour un fils qu’elle a préférer abandonner il y déjà quelques décennies ?

Née à Fort de France en 1909 et fille de Samuel et Josepha Desvérieux Gaudrèche, elle vécut toute sa vie en Martinique. Il s’en est fallu de peu pour qu’elle vienne au monde à la Nouvelle-Orléans, le pays de Raquel Welsh pour lequel elle voue une certaine admiration. Aujourd’hui, la vieille femme est amère. Obligée de quitter la maison familiale pour s’installer dans un HLM, elle se méfie de ses filles et n’exprime son affection que pour Pipo, ce fils qu’elle voudrait tant revoir et dont elle est sans nouvelles.

Au monologue de Fleur, s’enchaîneront tour à tour des chapitres consacrés, d’une part, à son père Samuel et, de l’autre, à sa grand-mère Yamissi, ancienne esclave enlevée en Centrafrique. Nous suivrons ainsi au fil des pages leur destinée respective, chacune consacrée à une époque et un contexte historique différent.

Présente sur la scène littéraire francophone depuis 2010, l’interprète des Canoés roses n’en n’est pas à son premier essai. Quatrième roman après La femme qui pleure (roman proche du polar qui nous plonge auprès d’Ida, enfermée dans un hôpital et en l’attente de son procès(2010)), My name is Billie Holliday  (roman assez sombre et mélancolique qui évoque le parcours de la chanteuse américaine à travers les personnages de Sarah, Claudine et Wilfred (2013)) et Les tremblements essentiels (proche du polar, ce roman dresse le portrait d’Alma Sol, une chanteuse qui a disparu(2015)). Ils sont tous publiés chez Albin Michel.

 Avec Les passagers du siècle, l’écrivain change de style et s’éloigne de ses thèmes habituels et de ses portraits de femmes très intimes. En se renouvelant de la sorte, l’auteure n’en reste pas moins dans l’esprit du temps. Mêlant récit épistolaire, fiction historique et saga familiale, Les passagers du siècle de Victor Lazlo avait de quoi interpeller. Alliant dans un même récit histoire de l’esclavage et de la Shoah, le défi était de taille. Trop ambitieux ? C’est à voir.  Le risque était bien sûr de voir les trajectoires individuelles se faire écraser par le poids d’une histoire fort encombrante. 

Il n’en n’est rien. Le tout est assez bien distillé. Les contraste entre le nord et le sud, entre le passé et le présent peut par moments déconcerter, il faut bien l’avouer, tant les univers et les cultures peuvent sembler si éloignés.  Mais le récit se veut rassembleur, comme si les différents parcours de vie « si différents » se rejoignaient. Dans ce cas-ci, le dénominateur commun est une femme âgée de presque un siècle, nous livrant son passé comme si elle se lançait dans sa dernière danse, l’ultime occasion de se révéler.

De la Pologne à la Martinique, en passant par Cuba, l’auteure parvient à immerger ses personnages dans des contextes historiques bien distincts en évitant soigneusement de nous inonder de paragraphes de livres d’histoire. Mais plutôt en s’arrêtant sur l’un ou l’autre fait marquant. 

La construction du récit m’a rappelé celle utilisée par Yanick Lahens dans Bain de Lune : un récit central consacré à la narration du personnage principal décliné à la première personne et entrecoupé de passages réservés aux autres membres de la famille. Un récit central dont les ramifications nous mènent aux trajectoires des autres membres du clan, le tout agrémenté de flashbacks qui maintiennent l’intrigue intelligemment, notamment dans le cas de Yamissi.

Si ces thèmes vous interpellent, je vous conseille vivement cette lecture. J’ai particulièrement apprécié le personnage de Yamissi : capturée en Centrafrique, la retrouver quelques chapitres plus loin en Europe est assez surprenant et offre une touche presque irréaliste tant il est rare, dans la littérature francophone, de côtoyer des esclaves émancipés.

Les passagers du siècle est un roman riche et subtil. Les trajectoires des personnages sont décrites avec beaucoup de précision et de réalisme, ce qui représente l’un des atouts majeurs de ce roman. Certains passages révèlent brillamment les travers de notre humanité et prennent tout leurs sens lorsqu’ils sont superposés à la beauté des âmes des personnages qui traversent le roman. Je continue donc le voyage auprès de cette famille avec le second volet « Trafiquants de colère ».

Publié par Aria a la pêche aux livres

Politologue de formation, j'apprends petit à petit le métier de rédactrice littéraire. C'est exigent mais tellement passionnant.

Laisser un commentaire