Yamissi, arrachée à sa famille en Centrafrique pour être vendue comme esclave, est achetée à Cuba par Ephraïm Sodorowski, un marchand juif polonais. Un amour improbable naît entre ces deux êtres. Il se prolongera par la rencontre à Dantzig, quarante ans plus tard, de leur fille Josefa avec Samuel Wotchek, un anarchiste juif en quête de pureté. L’odyssée de ces personnages, liés par leur tragédie, leur expérience de l’horreur et leur combat pour la liberté, s’adosse à la grande Histoire sur trois continents et cinq générations, de 1860 à nos jours.
Chronique:
Juin 2010. A l’aube de ses cent ans, Fleur Desvérieux Gaudrèche s’est trouvé un nouveau compagnon de route : un journal dans lequel elle nous livre ses états d’âmes mais pas uniquement. Elle repense à ses parents : à son père auquel elle semble attachée mais également à sa mère pour laquelle ses sentiments sont nettement plus contrastés. Ses souvenirs la hantent, son présent lui pèse. Que cherche-t-elle à nous dévoiler en décidant de nous partager ses souvenirs ? Aurait-elle des regrets ? Pourquoi cet intérêt soudain pour un fils qu’elle a préférer abandonner il y déjà quelques décennies ?
Née à Fort de France en 1909 et fille de Samuel et Josepha Desvérieux Gaudrèche, elle vécut toute sa vie en Martinique. Il s’en est fallu de peu pour qu’elle vienne au monde à la Nouvelle-Orléans, le pays de Raquel Welsh pour lequel elle voue une certaine admiration. Aujourd’hui, la vieille femme est amère. Obligée de quitter la maison familiale pour s’installer dans un HLM, elle se méfie de ses filles et n’exprime son affection que pour Pipo, ce fils qu’elle voudrait tant revoir et dont elle est sans nouvelles.
Au monologue de Fleur, s’enchaîneront tour à tour des chapitres consacrés, d’une part, à son père Samuel et, de l’autre, à sa grand-mère Yamissi, ancienne esclave enlevée en Centrafrique. Nous suivrons ainsi au fil des pages leur destinée respective, chacune consacrée à une époque et un contexte historique différent.
Présente sur la scène littéraire francophone depuis 2010, l’interprète des Canoés roses n’en n’est pas à son premier essai. Quatrième roman après La femme qui pleure (roman proche du polar qui nous plonge auprès d’Ida, enfermée dans un hôpital et en l’attente de son procès(2010)), My name is Billie Holliday (roman assez sombre et mélancolique qui évoque le parcours de la chanteuse américaine à travers les personnages de Sarah, Claudine et Wilfred (2013)) et Les tremblements essentiels (proche du polar, ce roman dresse le portrait d’Alma Sol, une chanteuse qui a disparu(2015)). Ils sont tous publiés chez Albin Michel.
Avec Les passagers du siècle, l’écrivain change de style et s’éloigne de ses thèmes habituels et de ses portraits de femmes très intimes. En se renouvelant de la sorte, l’auteure n’en reste pas moins dans l’esprit du temps. Mêlant récit épistolaire, fiction historique et saga familiale, Les passagers du siècle de Victor Lazlo avait de quoi interpeller. Alliant dans un même récit histoire de l’esclavage et de la Shoah, le défi était de taille. Trop ambitieux ? C’est à voir. Le risque était bien sûr de voir les trajectoires individuelles se faire écraser par le poids d’une histoire fort encombrante.
Il n’en n’est rien. Le tout est assez bien distillé. Les contraste entre le nord et le sud, entre le passé et le présent peut par moments déconcerter, il faut bien l’avouer, tant les univers et les cultures peuvent sembler si éloignés. Mais le récit se veut rassembleur, comme si les différents parcours de vie « si différents » se rejoignaient. Dans ce cas-ci, le dénominateur commun est une femme âgée de presque un siècle, nous livrant son passé comme si elle se lançait dans sa dernière danse, l’ultime occasion de se révéler.
De la Pologne à la Martinique, en passant par Cuba, l’auteure parvient à immerger ses personnages dans des contextes historiques bien distincts en évitant soigneusement de nous inonder de paragraphes de livres d’histoire. Mais plutôt en s’arrêtant sur l’un ou l’autre fait marquant.
La construction du récit m’a rappelé celle utilisée par Yanick Lahens dans Bain de Lune : un récit central consacré à la narration du personnage principal décliné à la première personne et entrecoupé de passages réservés aux autres membres de la famille. Un récit central dont les ramifications nous mènent aux trajectoires des autres membres du clan, le tout agrémenté de flashbacks qui maintiennent l’intrigue intelligemment, notamment dans le cas de Yamissi.
Si ces thèmes vous interpellent, je vous conseille vivement cette lecture. J’ai particulièrement apprécié le personnage de Yamissi : capturée en Centrafrique, la retrouver quelques chapitres plus loin en Europe est assez surprenant et offre une touche presque irréaliste tant il est rare, dans la littérature francophone, de côtoyer des esclaves émancipés.
Les passagers du siècle est un roman riche et subtil. Les trajectoires des personnages sont décrites avec beaucoup de précision et de réalisme, ce qui représente l’un des atouts majeurs de ce roman. Certains passages révèlent brillamment les travers de notre humanité et prennent tout leurs sens lorsqu’ils sont superposés à la beauté des âmes des personnages qui traversent le roman. Je continue donc le voyage auprès de cette famille avec le second volet « Trafiquants de colère ».
Allez hop une découverte littéraire qui sort des sentiers battus, ça vous dit ?
Aujourd’hui, je continue mon petit voyage en Haïti avec le premier roman de J.R. Kévin Boyer Aurores éternelles. Depuis la lecture de quelques romans dont ceux de Dany Laffériere, de René Depestre, Lionel Trouillot, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis et plus récemment Bain de Lune de Yannick Lahens, je me suis profondément attachée à ce pays et à son histoire. Alors, lorsque l’auteur J.R.Kévin Boyer m’a proposé de découvrir son roman, j’étais assez intriguée. Et lisant la quatrième de couverture , j’ai senti que j’allais retrouver tout un univers. Des noms, des lieux, voire un autre regard sur ce que j’avais déjà appris … Allez vers l’histoire de l’autre, c’est pouvoir apporter un regard différent sur sa propre histoire.
Afin d’enrichir cette chronique, je vous propose également de retrouver une interview de l’auteur. Je le remercie infininement pour ce partage qui, je l’espère, pourra contribuer modestement à faire connaître son ouvrage.
Mais trêve de bavardages et rejoignons Pétionville en compagnie du jeune Jérémy Charlson. Nous sommes en juin 1985. Jeremy vit avec sa mère Jocelyne, ses sœurs Christine et Evelyne ainsi que son frère Christophe. Alors qu’il vient de réussir ses examens et qu’il peut enfin profiter de ses vacances, son quotidien paisible de lycéen sera vite chamboulé. En effet, un couple mystérieux décide de s’installer dans la belle demeure située en face de la sienne. Intrigué par la venue de ses nouveaux voisins, Gilles et Eva Levaillant, Jérémy n’en fera qu’à sa tête et décidera, malgré les mises en garde de Christine, d’aller ramasser quelques mangues dans leur jardin. Ce qui ne restera pas sans conséquence…
J’ai terminé la lecture d’Aurores Éternelles il y a déjà quelques temps.
Premières impressions. Ce roman est loin de m’avoir laissée indifférente. Et puis je l’ai relu plus attentivement. Connaissant la fin, j’ai alors pu retrouver ces petits détails de la vie quotidienne haïtienne. L’atmosphère pesante et intrigante m’a envahie, j’ai tourné les pages rapidement, et à d’autres moments, beaucoup plus lentement. Des détails qui m’avaient échappés me sont alors apparus, laissant apparaître une intrigue plus complèxe encore.
J’ai donc suivi Jeremy, frissonné dans les nuits haïtiennes malgré la chaleur, reprochant souvent à ce protagoniste de s’être laissé tenter par les mangues de ses voisins.
A certains passages, le ton était parfois hésitant, certains dialogues du début m’ont paru convenus. J’aurais souhaité également que J.R. Kévin Boyer nous livre un peu plus le monde intérieur de son protagoniste. Mais la plume fine, fluide et vivante de l’auteur parvient facilement à nous captiver.
Aurores éternelles est un premier roman réussi. Si vous cherchez un bon moment de détente, passez votre chemin. Si vous voulez rédécouvrir l’histoire d’Haïti à travers les recherches et le regard d’un nouvel auteur prometteur, je vous le conseille vivement.
Jérémy Charlson nous paraît parfois distant mais c’est un personnage assez solitaire. Tel le marron qui rejoint son morne pour s’isoler de la civilisation, il aime se retrouver seul sous son fidèle amandier. Ce qui ne l’empêchera pas, à l’occasion de nous livrer ses pronostics sur la coupe du monde du Mexique autour d’une bonne table. Moment que j’ai particulièrement apprécié et qui m’a donné l’occasion de retrouver mes aînés, certains passionnés de football .
La fin d’une époque
Mais le point fort de l’auteur est cette capacité à distiller la tension graduellement, alternant les chapitres à rebondissements à d’autres où un calme sournois parfois s’installe. Jeremy se perd, se cherche, lui qui pensait pouvoir ignorer le monde qui l’entoure comme pour mieux y être confronté. Avec ce curieux mélange de fascination et de méfiance vis-à-vis de Gilles et Eva Levaillant, ce couple mystérieux qui semble si parfait. Il y a également cette passion pour les livres qui nous est transmise de ci, de là par la présence de Christine ou de son professeur de littérature.
Le lien particulier de la famille de Jeremy avec l’église et son représentant local est également subtilement retranscrit. A ce titre, un passage est particulièrement intéressant : ressentant le besoin de briser son silence, Jeremy décide de se confesser à un prêtre. Mais face à la réaction de ce dernier, il évitera de donner les détails précis de sa terrible mésaventure.
Et puis, il y a bien sûr la mise en place de l’arrière plan, à savoir le climat politique de plus en plus tendu qui évoluera jusqu’à la fin du récit. La cadence est magistralement soutenue, les événements se précipitent, nous vivons intensément les dernières heures au pouvoir de Baby Doc. A ce bouleversement, s’ajoutera une intrigue supplémentaire qui nous dévoilera les secrets les plus enfouis de la famille Levaillant au sens large.
Pour terminer, je soulignerais également ces scènes intemporelles, telle que celle-ci: Jérémy erre dans les rues la nuit, fuyant, ne parvenant à retrouver son chemin que par l’aide précieuse d’une certaine Sarah. Ereinté, le jeune couple s’arrête quelques instants devant la maison de cette dernière à Delmas. Grâce à sa présence, le jeune homme s’apaisera peu à peu partageant avec elle le privilège de contempler les étoiles. Je ne peux m’empêcher de les imaginer souhaitant que le monde s’arrête le temps de s’agripper à une sorte d’immortalité.
Avec Aurores éternelles, l’auteur souhaitait rendre un hommage aux victimes de la dictature de Duvalier, comme d’autres rendent le leur à d’autres victimes, celles propres à notre histoire européenne. Mais ce récit, comme tous ceux qui tentent à dénoncer les injustices, a lui aussi une portée universelle. Il n’est pas besoin d’être haïtien pour prendre le temps de lire le premier roman d’un auteur accomplissant son devoir de mémoire. Pas besoin d’être haïtien pour se replonger dans un univers riche, à l’histoire envoûtante et aux symboles d’éternité qui la traversent.
Je vous souhaite de bonnes lectures.
L’interview :
AB : Pourriez-vous en quelques mots nous présenter Aurores éternelles ?
J.R.K.B. Aurores éternelles est un roman, une semi-fiction plus précisément, qui se déroule en Haïti en 1985. Pour resituer le contexte historique pour ceux qui ne le sauraient pas, j’aimerais préciser qu’Haïti a connu à cette époque une féroce dictature, celles des Duvalier, qui dura de 1957 à 1986. C’est dans cette atmosphère assez pesante que débute l’histoire.
Le jeune Jérémy, complètement insouciant et déconnecté de la vie quotidienne, va faire la rencontre d’un couple venu s’installer dans son quartier au début de l’été. Mais sa vie paisible sera très rapidement mouvementée lorsqu’il se rapprochera de ses nouveaux voisins et qu’il apprendra qu’ils entretiennent des liens avec la dictature. Le roman dévoile ainsi au fil des pages les mésaventures de Jérémy sous fond de répression et de révolte populaire.
AB : Le qualifieriez-vous de document-fiction voire de bio-fiction ?
J.R.K.B. Oui, si je devais qualifier mon roman, j’aurais opté pour une sorte de bio-fiction tout en précisant bien que les personnages principaux et secondaires ne sont pas réels. Aucun d’entre eux n’a réellement existé. En revanche, comme je l’évoquais précédemment, le contexte dans lequel évolue l’histoire est vrai.
AB : Pourquoi avoir écrit ce livre ? S’agit-il d’un hommage à votre père ?
J.R.K.B. Il ne s’agit pas d’un hommage à mon père. En fait, j’ai écrit ce livre pour plusieurs raisons. Depuis mon adolescence j’ai été habité par cette envie d’écrire un roman. Bien que les idées trottaient dans ma tête, mes premières tentatives étaient peu satisfaisantes et le style d’écriture laissait à désirer. Puis en 2014, par une nuit d’été, m’est venue à l’esprit l’histoire d’un jeune homme qui se fait happer par des événements qu’il ne peut contrôler. Je voulais que cette histoire-là se déroule durant la période de la dictature. Il me paraissait important d’imbriquer mon intrigue dans ce contexte historique pour raconter d’une certaine façon cette sombre période d’Haïti.
AB :Quelles sont vos inspirations en matière de littérature ? Que nous conseillez-vous de lire ? Les jeunes générations s’intéressent-elles encore à des auteurs comme Jacques Stephen Alexis, René Depestre ou Dany Laffériere ? Y a-t-il de grands auteurs français ou afro-américains qui ont su guider vos réflexions d’écrivain ?
J.R.K.B. Mes inspirations en matière littéraire… ? Je dirais, pour la littérature haïtienne, Jacques Roumain (« Gouverneurs de la rosée »), Jacques Stephen Alexis (« Les arbres musiciens »), et Dany Laferrière (« Le cri des oiseaux fous »). Il y en a d’autres, mais ce sont les premiers noms à me venir en tête. En ce qui concerne la littérature étrangère (c’est-à-dire autre qu’haïtienne), je pense à Tonino Benacquista, Marguerite Duras, Romain Gary, Albert Camus, Yasmina Khadra, Agatha Christie et Stieg Larsson. Ce sont des auteurs qui m’ont beaucoup marqué.
Le premier livre selon moi à découvrir est « Gouverneurs de la rosée ». Il s’agit d’un ouvrage majeur et incontournable de la littérature haïtienne ! C’est la raison pour laquelle je l’affectionne énormément. Il en est de même pour Justin Lherisson (« Zoune chez sa Ninnaine ») qui possède un style d’écriture particulier. Par ailleurs, je ne saurais laisser sous silence « Trois carrés rouges sur fond noir » de Tonino Benacquista et « L’amant » de Marguerite Duras. Comme autre conseille de lecture, je citerais le roman de l’écrivain gabonais Peter Stephen Assaghle, « Ma mère se cachait pour pleurer ». Pour ceux qui aimeraient davantage lire des ouvrages axés sur l’histoire (ce qui est mon cas), ou même des essais, je leur dirais de se tourner vers « Ô Jérusalem » de Dominique Lapierre et Larry Collins ; « Kamerun ! » de Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa ; « Congo. Une histoire » de David Van Reybrouck ; « Les jacobins noirs » de C. L. R. James ; « La stratégie du choc » de Naomi Klein ; « Le prix de l’inégalité » de Joseph Stiglitz ; ou encore « Haïti 1989, une évolution monétaire mouvementée » de Jean-Claude Boyer.
Je pense que les jeunes générations s’intéressent encore aux auteurs que vous citez. J’en suis la preuve… bien que je ne sois pas si jeune que ça. Les rendez-vous littéraires, tel que « Livres en folie » qui se déroule en Haïti, sont toujours un succès. Dany Laferrière est un auteur très apprécié par les Haïtiens. Jacques Stephen Alexis, René Depestre, Lyonel Trouillot, Gary Victor, Evelyne Trouillot, Edwige Danticat, Yanick Lahens et Louis-Philippe Dalembert sont également des auteurs qui font l’unanimité.
Outre les écrivains français déjà mentionnés (Duras, Camus, Gary, Benacquista), je sortirais à nouveau du cadre romanesque pour répondre à cette dernière question. Frantz Fanon et Aimé Césaire ont été une agréable découverte. Leurs pensées et écrits m’ont beaucoup nourri. Du côté américain, je dirais W. E. B. Du Bois. Ce dernier a été essentiel dans la construction de mes réflexions, pas seulement en tant qu’écrivain mais également en tant qu’homme. Enfin, il est important que j’évoque une auteure magistrale. Il s’agit de la philosophe et politologue Hannah Arendt. Je n’ai pas encore achevé sa trilogie sur le totalitarisme ni l’ensemble de ses œuvres, mais elle a su m’apporter un certain regard sur le monde.
AB : Jeremy ne semble pas très emballé à l’idée de lire le roman Gouverneurs de la Rosée de Jacques Roumain. Selon lui, les livres c’est plus l’univers de sa sœur Christine que le sien. En Europe francophone, les lectrices sont plus nombreuses que les lecteurs. Il y en a de plus en plus qui écrivent également. Christine, bien plus engagée que Jeremy, pourrait-elle trouver du temps pour écrire elle aussi si elle le souhaitait ?
J.R.K.B. Effectivement, Jérémy est peu intéressé par la littérature, contrairement à sa sœur aînée. C’est quelque chose à laquelle je n’avais pas pensé, mais compte tenu de la personnalité de Christine, il est fort probable qu’elle s’investisse dans l’écriture d’un livre. D’ailleurs, son expérience et ses convictions pourraient en être le moteur. Elle dispose d’un bagage intellectuel qui lui permettrait d’écrire un roman ou un essai.
J’ignore le pourcentage exact de lectrices et de lecteurs en Europe francophone, mais je constate qu’elles sont de plus en plus nombreuses. J’ignore aussi les raisons de cette différence entre les femmes et les hommes. Je ne saurais en revanche que soutenir celles et ceux qui souhaiteraient se lancer dans l’écriture. L’initiative peut parfois sembler laborieuse mais il faut être persévérant.
AB : Dès le début, vous nous décrivez Jeremy comme un jeune homme voulant garder ses distances avec le monde et la politique haïtienne. Ce qui est très compréhensible pour une personne de son âge. Pourtant, au fur et à mesure de ses rencontres avec ce couple mystérieux, on perçoit qu’il est temps pour lui de s’impliquer dans le monde des hommes. Avec Gilles qui l’introduit dans un autre monde que le sien. Et avec son épouse qui exercera sur lui un certain pouvoir plus envoûtant. Alors qu’au départ, il ne souhaitait que récupérer quelques mangues dans leur jardin à leur insu…
Ces deux personnages l’initieront en quelque sorte à deux réalités différentes ?
J.R.K.B. C’est tout à fait ça. Jérémy quittera progressivement son univers pour être confronté à la réalité du pays. En côtoyant ses voisins, les sens du jeune homme s’éveilleront. Je ne rentrerai pas dans les détails pour éviter de trop dévoiler l’intrigue, mais Gilles et son épouse exerceront chacun à leur façon une influence sur le protagoniste.
AB :Je dois vous avouer que vous savez habilement maintenir l’attention du lecteur. La tension est de plus en plus palpable au fil des rencontres de Jeremy avec ses voisins jusqu’à un moment fatidique où il sera confronté de façon très violente avec la vie politique haïtienne. Il était important pour vous de nous décrire cet épisode sans rien masquer ? Pour témoigner ?
J.R.K.B. Je ne saurais parler de témoignage puisque je suis né quelques années après la fin du régime dictatorial. Je n’ai donc pas vécu cette période. A vrai dire, je me suis inspiré des témoignages de personnes qui ont connu la dictature. Pour étoffer mes connaissances, je me suis documenté à travers des ouvrages, des documentaires et quelques coupures de presse. Ces recherches ont pourtant été effectuées bien avant que je me lance dans l’écriture d’ « Aurores éternelles ». J’ignore les raisons précises pour lesquelles je suis d’une certaine façon attiré par cette époque, mais il me fallait y placer l’intrigue de mon roman.
Il existe en fait un paradoxe inconcevable selon moi en Haïti. Toutes les personnes de plus de 35-40 ans, on va dire, ont plus ou moins des souvenirs de cette période dictatoriale. Ces souvenirs sont encore plus présents dans la mémoire de personnes de la génération de mes parents ou de mes grands-parents par exemple. D’ailleurs, ce sont eux qui au détour d’une conversation, d’un débat, ou d’un récit, parfois durant un repas de famille, reviennent sur leurs souvenirs de la dictature. Il ne s’agissait pas forcément de la répression en elle-même, mais d’un incident familial, amical, ou autre ponctué d’une petite allusion dictatoriale. En d’autres termes, cette époque est présente dans la mémoire de beaucoup de gens. Pourtant, il y a très peu de commémorations alors que la dictature des Duvalier a fait de nombreuses victimes ! J’ignore le chiffre exact, mais de nombreuses personnes ont été enlevées, emprisonnées, torturées, assassinées. Les lieux de recueillement sont quasi-inexistants. Fort Dimanche, l’une des plus sinistres geôles de la période dictatoriale est en ruine. Aucune initiative n’a été prise pour en faire soit un lieu de recueillement soit un musée pour raconter à la jeunesse ce qu’était la dictature. Pire encore ! De nombreux manuels scolaires d’histoire ne traitent pas de cette période. En tout cas, celui dont je disposais s’arrêtait à l’élection de François Duvalier en 1957. Il devait être suivi d’un tome 2 qui, j’ai l’impression, n’a jamais vu le jour.
Toutes ces zones d’ombre ont attisé ma curiosité. Le peuple haïtien essayerait de refouler les atrocités de la dictature, mais cette dernière ressurgit d’une façon ou d’une autre. D’ailleurs, le spectre de la dictature plane toujours sur Haïti puisque certaines personnes se revendiquent, à voix basse, comme étant duvaliéristes.
Malheureusement, la jeune génération (et la mienne aussi) n’est pas très au fait de la vie au quotidien à cette époque. Elle parait parfois assez lointaine. J’essaie par conséquent à ma façon de raconter la répression qui existait. Je ne sais pas si j’y suis arrivé, mais je pense qu’il est essentiel pour un peuple de ne pas oublier ces périodes sombres de leur histoire. Et surtout de ne pas oublier leurs morts ! Nous n’avons pas suffisamment tirés, je pense, les leçons du passé, d’où les erreurs et les dérives d’aujourd’hui.
AB : Pourquoi avoir choisi ce titre Aurores éternelles ?
J.R.K.B. Ce titre « Aurores éternelles » a une double signification. La première concerne les rapports que Jérémy entretiendra avec l’épouse de son voisin. Ceux qui ont lu le livre comprendront assez rapidement la nature de ces rapports. En revanche, je préfère passer la seconde signification sous silence, laissant le soin aux lecteurs de la découvrir peut-être. Mais au-delà de tout cela, je souhaitais rendre hommage à toutes les victimes de la dictature.
AB : Si vous trouviez un éditeur, seriez-vous prêt à faire beaucoup de concessions ?
J.R.K.B. Non, je doute fort que je ferai des concessions. Il n’y a rien à changer dans cet ouvrage selon moi. En fait, cette question me permet de rebondir sur un point très important concernant la publication de mon roman. En effet, il a été publié en auto-édition. Je suis conscient que l’auto-édition véhicule une image assez négative, d’autant plus lorsqu’elle est effectuée à travers de grands groupes. Cette démarche peut freiner certains lecteurs pour diverses raisons. Cependant, il faut garder en tête qu’il est très difficile pour un jeune auteur de trouver une maison d’édition, leur sélection est souvent injustifiée.
Dans mon cas par exemple, mon manuscrit a été envoyé à plusieurs maisons d’édition. Je n’ai pourtant obtenu à ce jour aucune réponse positive, voire aucune réponse du tout. J’ai même participé à un concours littéraire qui, bizarrement, a décrété cette année-là qu’il n’y aurait aucun lauréat au motif que les manuscrits reçus n’étaient pas de qualité suffisante. A croire qu’ils ne lisent pas les manuscrits… Je ne prétends pas être le meilleur des écrivains, mais j’estime humblement que mon travail n’est pas mauvais. Je peux certes me tromper, dans ce cas j’aurai la véritable sentence des lecteurs.
Mais face à ma détermination de publier mon roman, je me suis finalement décidé à le faire en auto-édition. Il fallait que je provoque mon destin, que je prenne les choses en main pour réaliser l’un de mes rêves ! L’avenir me dira si c’était le bon choix et s’il m’autorise à poursuivre sur cette voie.
AB : Juste une toute dernière question. Revenez-nous bientôt avec un second roman ?
J.R.K.B. Pour l’instant, il n’y a aucun roman de prévu. Peut-être dans les années à venir, lorsque j’aurai une nouvelle inspiration. Ce qui est certain c’est que la lecture et l’écriture ne me quitteront pas de sitôt.
AB : Un tout grand merci pour cette belle collaboration J.R. Kévin Boyer. Je vous remercie pour votre temps et vous souhaite le meilleur pour la suite.
J.R.K.B. C’est plutôt à moi de vous remercier chaleureusement d’avoir accepté cette collaboration et d’avoir pris le temps de lire mon roman. Je vous en suis reconnaissant.
Tout comme dans les peintures de Turner, malgré cet épais brouillard qui nous envahit, continuons à rechercher la lumière d’où qu’elle vienne. En soi bien sûr, mais également auprès de ceux qui nous aiment te(les) que nous sommes.
Toutes mes pensées vont à la famillle de George Floyd qui a su rester digne en ces moments de deuil.
Merci à Virginie Despentes (Lettre à tous mes amis blancs) et Dany Lafférière pour leurs paroles sur le racisme.
Taire ? Non, ça je ne me le permettrais pas. Non, en cette semaine qui reprend son cours normal (s’entendre sur la signification du mot normal relève encore de l’imagination digne des meilleurs écrivains de dystopie), ne serait-il pas sain d’ordonner à tous les bibliophiles convaincus de retrouver ses bonnes viellles habitudes et de s’accorder une après-midi en librairie? Je fantasmais déjà quand j’ai vu l’annonce sur mon fil instagram de cette librairie qui proposait de réserver une plage horaire dans ses murs sacrés pour pouvoir consulter tout à son aise ses rayonnages.
Ah le pied! Terminé de baver derrière son écran comme une éclopée sur le sites des éditeurs et les boutiques en ligne des libraires à la recherche de la perle rare. Terminé de se contenter de la version e-book tellement pratique mais si cruelle pour mes pauvres yeux fatigués de ces beaux écrans lumineux. J’adoooooore les livres numériques mais que j’aime rester matérialiste quand il s’agit de tourner les pages d’un livre et de pouvoir y coller des post-it, annoter sans devoir pianoter une fois encore sur un clavier.
Allez, sur ce, je vous souhaite un bon déconfinement…
Contactée par l’auteur pour découvrir son roman, je n’avais pas donné suite, étant, à l’époque, peu attirée par les ouvrages auto-édités. J’ai finalement accepté de tenter l’aventure et de découvrir l’univers de Cédric Blondelot.
Résumé :
À Chicago, une femme meurt dans l’incendie de son appartement. Deux ans plus tard, le 31 juillet 1979, rue de Tolbiac, en plein Paris, un nouveau-né est abandonné dans un kiosque à journaux. Alors qu’il défèque sur Le Monde et pisse sur L’Humanité, un couple le trouve, l’adopte et le nomme Tolbiac Juillet. Adulte, Tolbiac devient magicien doublé d’un pickpocket de génie. La vie de cet énergumène au cuir tendre aurait pu se dérouler paisiblement, mais voilà qu’il se fait aspirer… par la cuvette des toilettes ! Oui, aspiré. Quant à savoir quelle brûlante vérité l’attend de l’autre côté…
Un voyage dans le temps
Le début m’a paru compliqué, les personnages s’enchaînant les uns à la suite des autres sans pouvoir s’attacher à leur histoire. L’arrivée du personnage principal me parut longue tant j’avais hâte de découvrir qui se cachait derrière ce curieux personnage mais dès que le ton fut donné, que le rythme s’ est installé, j’ai compris que je tenais, grâce au style percutant de l’auteur, un petit bijou dans les mains.
Jusqu’à la dernière ligne, les chapitres s’enchaînent intelligemment, suscitant beaucoup d’interrogations quant à l’issue du récit.
Le point fort de l’auteur est sa capacité à nous captiver grâce à cette autre dimension temporelle, à nous faire prendre au jeu à la fois magique et mathématique de son personnage en quête de ses racines.
Je vous recommande vivement cette lecture et souhaite le meilleur à son auteur qui nous prépare déjà la sortie du troisième volume des aventures de Tolbiac.
Les jours se suivent et se ressemblent trop. Triste nouvelle, hier que d’apprendre le décès d’un artiste qui m’a accompagnée pendant l’une des périodes les plus créatrices de mon parcours.
Comme souvent, j’avais besoin de m’arrêter après une longue journée d’écriture, une de ces journées qui vous fent les tripes, de celle qui récompense aussi. Et le soir, le monde n’existait plus, Aint No Sunshine tournant en boucle, encore et encore. La paix revenait doucement s’installer le temps d’une soirée plus sereine. Un moment de vie peut changer en quelques secondes grâce à une mélodie, grâce à un récit. Juste l’instant présent, les bons souvenirs, et cette douce sensation, si précieuse, qui vous fait savoir que l’énergie, malgré tout, sera au rendez-vous le lendemain.
Triste photo que celle d’une libraire qui dépose devant la devanture de sa boutique un carton plein de livres. Triste, car j’aurais sincèrement préférer avoir l’immense privilège de rentrer dans sa boutique et de la saluer, comme à notre habitude, pour pouvoir fouiner dans ses rayons, décompresser et flâner parmi tous ces livres. J’attends également la commande d’un auteur et me demande sincèrement, vu qu’il ne s’agit pas d’un envoi prioritaire, si je la recevrai avant la fin du mois d’avril.
Alors oui, au vu des circonstances que nous traversons, nous sommes certainement de moins à moins à pouvoir travailler normalement, à parvenir à nous concentrer sur nos lectures. Comme disait l’autre, là, « les nouvelles sont mauvaises ce matin, crois-tu qu’il va neiger… ».
Alors adaptons nous, passons au tout numérique ? Momentanément, espérons le.
Je viens de voir la sortie du dernier livre de Dany Lafferière et, malgré tout l’engouement que j’éprouve à la sortie de chacune de ses oeuvres, j’ai du mal à me résoudre à l’acheter en version numérique au prix demandé par les éditions Grasset.
Sûrement qu’il les mérite largement, je ne dis pas le contraire. Mais je me contenterai de relire l’Enigme du retour en version papier ou de découvrir le dernier ouvrage d’André François Ruaud, London noir, que je viens de découvrir grâce à une campagne numérique que je trouve tout à fait sympathique. Allez demain, quand j’ouvrirai ma boîte mail, qui sait quel ouvrage je recevrai ? Espérons que les livres choisis ne se limiteront pas à de la littérature young-adult…
Les plate-formes numériques seraient-elles l’apanage des digital natives ?
Dernier opus de l’auteur, Mama Finger est un roman qui intrigue, tant par sa couverture, que par son synopsis. Il figurait dans la liste de nos ouvrages à découvrir depuis quelques mois mais, par manque de temps, nous avons dû reporter son acquisition, en version numérique, confinement oblige .
Et quel regret…de ne pas l’avoir fait avant.
L’histoire commence en 1936, à Oakfield, dans le Missippi. Harry vit avec ses parents, Rosa et Joseph Larive, dans une simple cabane en bois située dans un bidonville. Il passe la majeure partie de son temps avec sa grand-mère, surnommée Mama Finger en raison de ses pouvoirs de guérisseuse et conseillère pour la communauté afro-américaine des alentours, qui en ces lieux des Etats-Unis, en a particulièrement besoin. Rosa est femme de chambre dans un motel, devant lutter quotidiennement face aux plaintes de ses clients blancs. Joseph, de son côté, travaille en tant que jardinier pour une riche famille de Montegut, les Huyckert, et comme cireur de chaussures lorsque le besoin s’en fait ressentir. Sa passion pour le gospel et ses promenades dans le bayou lui permettent de garder le cap pour pouvoir s’occuper de sa famille.
L’auteur fait alors un saut en 1943 où nous retrouvons Harry à New York , caché sous les poubelles, dans une ruelle lugubre de Harlem. Il sera alors pris sous l’aile de Madeleine Fisher, professeur d’anglais vivant seule avec son chat Paillasson. Cette dernière bien que d’apparence sévère, préfère consacrer son temps aux autres plutôt qu’à sa petite personne. S’il s’agit d’une belle rencontre, nous comprenons rapidement que leur bonheur sera de courte durée.
Un beau mélange des genres
Il est difficile de catégoriser cet ouvrage tant il mélange les genres. Alors bien sûr, si l’on y retrouve les ingrédients d’une longue enquête policière savamment menée, il intègre également une dimension plus fantastique, voire surnaturelle grâce à la présence de Mama Finger et le secret, le fameux secret qui la lie à Harry. Dès le début, le décor est intelligemment installé, les scènes se suivent d’époque en époque, nous installant dans un coin caché dans le bayou à observer les intervenants traverser leurs épreuves et lutter comme ils le peuvent face à ce monde.
Si l’auteur s’était uniquement cantonné à nous conter les déboires de policiers en manque d’indices et de preuves, nous aurions rapidement passer notre chemin. Bien au contraire, et malgré certains passages assez dur à cuir, nous nous sommes glissés dans le récit comme si nous étions dans une bonne vieille salle de ciné, de celles qui nous manquent tant en ces temps confinés. Donc, à défaut, et repus de pop-corn faits maison et rationnés depuis, nous nous sommes laissés emporter par cette atmosphère fascinante et ces lieux souvent hostiles et troublants depuis un bon canapé. Notre seul regret, cependant, tient au personnage d’Harry que nous avons eu du mal, par moment à cerner. L’auteur en a-t-il fait trop ou pas assez, il est difficile de l’expliquer.
De par sa démarche, son approche et sa générosité, Mama Finger représente un beau mélange entre le roman américain « La couleur des sentiments » de Kathryn Stockett (Actes Sud, 2011) et, de par son énergie, son rythme, sa capacité à insuffler une cadence riche en rebondissements, la « Vérité sur l’Affaire Harry Québert » de Joël Dicker (Editions de Fallois, 2012). Le tout saupoudré d’une touche beaucoup plus ténébreuse et envoûtante qui fait la marque de l’auteur.
Le livre de poche, 2020, 336 pages. Résumé de l’éditeur : Yamissi, arrachée à sa famille en Centrafrique pour être vendue comme esclave, est achetée à Cuba par Ephraïm Sodorowski, un marchand juif polonais. Un amour improbable naît entre ces deux êtres. Il se prolongera par la rencontre à Dantzig, quarante ans plus tard, de…
Allez hop une découverte littéraire qui sort des sentiers battus, ça vous dit ? Aujourd’hui, je continue mon petit voyage en Haïti avec le premier roman de J.R. Kévin Boyer Aurores éternelles. Depuis la lecture de quelques romans dont ceux de Dany Laffériere, de René Depestre, Lionel Trouillot, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis et plus récemment…
Tout comme dans les peintures de Turner, malgré cet épais brouillard qui nous envahit, continuons à rechercher la lumière d’où qu’elle vienne. En soi bien sûr, mais également auprès de ceux qui nous aiment te(les) que nous sommes. Toutes mes pensées vont à la famillle de George Floyd qui a su rester digne en ces…
Le corps d’une jeune femme repose inerte sur une plage.
Bain de lune où le récit d’une mésalliance
Après la lecture de la nouvelle d’une même nom publiée dans le recueil « L’oiseau Parker » et la nuit, j’ai cherché à en savoir davantage et découvrir jusqu’où l’auteur serait capable de m’emmener et pouvoir enfin dénouer le secret de ce naufrage.
Je ne regrette nullement d’avoir continuer ce cycle dédié à Yanick Lahens avec ce roman qui remporta le prix Fémina en 2014 (Sabine Wespieser Editeur, 2014; Editions Points, 2015). Le pari était pourtant loin d’être gagné, n’étant pas une inconditionnelle des sagas familiales.
Nous retrouvons Cétoute Florival, inerte sur une plage, trois jours après la venue d’un ouragan. Vraisemblablement l’ouragan Gordon, survenu en 1994, (le suivant, Georges, frappe l’île en 1998) car l’auteure ne précise aucune date. Ebranlée par les événements, elle cherche à comprendre pourquoi elle se retrouve sur le sable en présence d’un inconnu scandant des mots qu’elle peine à comprendre.
Si vous connaissez un peu l’histoire d’Haïti, vous entrerez, grâce à l’écriture fluide et lyrique de Yanick Lahens, aisément dans cette histoire qui alterne, au fil des chapitres, un récit à la première personne dédié à Cétoute Florival et ceux consacrés aux différents membres de sa famille.
Commence alors un voyage à remonter le temps au fil d’épisodes marquant le clan du quotidien des Lafleur/Clémestal/Dorival qui se lia, suite au concubinage d’Olmène et de Tertulien, les grands parents de Cétoute, au redoutable clan des Messidor. De son aïeul Bonal, en passant par Orvil et Ermancia, sa grand-mère absente Olmène et finalement ses parents Dieudonnné et Philomène, nous assisterons aux coups bas qu’ils subiront de la part d’Anastase et Tertulien Messidor, grands propriétaires terriens proches de l’oligarchie en place et profitant de l’invasion américaine.
Cette lecture, certes parfois compliquée en raison du parti pris de l’auteure d’alterner les époques et les récits de vie suivant des procédés d’écriture différents, l’un à la première personne en italique, l’autre, par l’utilisation d’un « nous » symbolisant la lignée des Lafleur, reste un grand coup de coeur. Les personnages sont hélas fort nombreux, certains comme Olmène et bien sûr Cétoute très attachants, d’autres réellement détestables comme Tertulien, nous obligeant à privilégier le parcours de certains d’entre eux et à relire certains chapitres au risque de passer à côté de la compréhension de l’histoire.
Le point fort de Bain de lune, ce sont ces moments de grâce, ces véritables épisodes cinématographiques telle que la scène consacrée à l’enterrement de Bonal Lafleur rejoignant sa chère Guinée, pendant laquelle, Orvil, par son rôle de danti outrepasse les mises en garde du père Bonin. Ce passage illustrant à merveille la manière dont la paysannerie haïtienne cherche à garder son indépendance vis à vis de l’Eglise catholique.
C’est également ce bel hommage rendu à ses femmes courageuses, souvent absentes, telles qu’Ermancia, Olmène, Altagrâce et bien sûr Cétoute elle-même qui retrouve dans ces bains de lune le souffle de la vie en compagnie de son frère Abner. Et ce, sans pour autant tomber dans la caricature féminine.
Mais c’est, pardessus tout, la capacité de l’auteure, propre et chère à une certaine littérature haïtienne, voire caribéenne, à intégrer les éléments tels que l’eau, l’air, la terre ou la lune en véritable acteurs de l’histoire, et ce, de façon si onirique qu’elle nous emmène sur ces lieux, le regard rivé vers d’autres ciels voire d’autres cieux.
L’ Oiseau Parker dans la nuit
L’Oiseau Parker dans la nuit est un recueil qui rassemble trois volumes de nouvelles précédemment publiés :
Tante Résia et les dieux (l’Harmattan, 1994).
La petite corruption (Editions Mémoires, 1999; Memoire d’encrier, 2004; Legs édition, 2014).
La folie était venue avec la pluie (Presses nationales d’Haïti, 2006; Legs édition, 2015).
Tante Résia et les Dieux
Ce recueil contient six nouvelles dont :
La mort en juillet
Les survivants
La chambre bleue
Tante Résia et les Dieux
Le jour fêlé
La ville
La mort en juillet
Suite au retour précipité de son frère Lazarre blessé, Marie Elise Chenon comprend que son mari Janet a eu des ennuis. S’ensuivra pour celle-ci une descente aux enfers qu’elle se devra de supporter , isolée, au sein de son clan, dirigé par le patriarche Odilon Chenon qui a toujours méprisé son union. Les souvenirs de Marie Elise lui reviennent alors et retraceront le cheminement qui mènera à l’acte insensé de son frère Lazarre. Des années auparavant, ce fut pourtant sous la bénédiction de la mère de Janet, Clarismé Décima, aux pouvoirs reconnus et craints par toute une communauté, que le couple décida de s’unir, déclenchant dès lors le courroux de la famille Chenon.
Les survivants
Lucien Dolvé est seul chez lui le soir, avec pour seul compagnie le son de la radio et l’ombre de ses souvenirs. Ses pensées le replongent alors dans les méandres d’un autre soir, celui du 15 mai 1968, en compagnie d’Etienne, Paul et les autres tandis que la pleine lune bat son plein. Les élections se sont déroulées pendant la journée et le trio reste très divisé quant au type d’actions à mener pour faire bouger les lignes, pour chambouler le cours des résultats. Mais ce soir-là, dans sa chambre aux rideaux tirés, Lucien regrette-t-il les conséquences qui découlèrent de la fougue de sa jeunesse?
La chambre bleue
La narratrice se remémore son enfance. Elle revient dans la maison familiale de l’époque qu’elle se doit de partager avec ses parents, se grands-parents ainsi que sa jeune sœur. Elle nous décrit avec beaucoup de précision l’univers « magique » de ce lieu, ses esprits et autres présences pendant que les divers événements de la vie quotidienne continuent de se dérouler dans la ville haïtienne. Jusqu’à cette journée d’août 1963, pendant laquelle, après maintes précautions et en suivant de près les faits et gestes de son grand-père, elle prend conscience que l’une des chambres de la maison renferme un lourd secret. Elle décidera finalement de s’aventurer dans ce territoire hostile et de franchir la porte de la fameuse chambre bleue. Ce qu’elle y découvrira emportera à jamais une part indéfinissable de son enfance.
Tante Résia et les Dieux
Rico, alors âgé de dix-sept ans, décide de quitter sa mère pour rejoindre sa tante Résia, commerçante ambitieuse, dans la baie de l’Acul. Le jeune est partagé entre ces deux femmes, l’une tranquille et fervente chrétienne, l’autre, extravertie et forçant sa chance en servant tant Dieu que les loa haïtiens. Rico espère, en s’éloignant de l’influence maternelle, pouvoir s’émanciper. Cependant, arrivé enfin à l’Acul, dans ce monde si différent de Port-au-Prince, il devra s’adapter tant bien que mal au fil de nouvelles rencontres. Parmi celles-ci, l’oncle Tiresias Vilmont, l’époux de sa tante, plus préoccupé à exercer son rôle de dandy qu’à essayer de fructifier les affaires de Tante Résia. Rico fera également l’expérience d’une cérémonie vodoue au cours de laquelle hommage est rendu aux ancêtres. Mais pénétrer le monde des morts permettra-il à ce jeune de continuer sa route?
La petite corruption
Ce recueil contient sept nouvelles :
Le désastre banal
Bain de lune
Lettre des Cayes
La petite corruption
Le pays d’eau
Le poids de la nuit
Une histoire américaine
Le désastre banal
Mirna, jeune universitaire lassée de sa condition, vient de passer la nuit en compagnie de William Butler, officier américain. Elle se réveille enfin dans cette chambre d’hotel, l’officier encore endormi à ses côtés. Profitant de sa courte solitude, la jeune femme se promène dans ce nouvel environnement. Tout en inspectant minutieusement les lieux, elle s’évade dans ses pensées. Un mois plus tôt, alors que la population accueillait les soldats américains en libérateurs sur le port, Mirna faisait également partie de la foule à la recherche des héros célébrés dans la presse. Mais aujourd’hui, la faim assouvie par un bon petit déjeuner et satisfaite de sa conquête, peut- elle réellement considérer cette rencontre comme le synonyme d’un avenir meilleur?
Bain de lune
La fille de Philomène Lafleur et de Dieudonné Lorival ne quitte plus le rivage, scrutant les vagues, depuis le décès de sa mère, disparue sous les eaux alors qu’elle aurait été aperçue suivant les traces d’une longue silhouette féminine. La jeune fille, devenue une sorte d’animal marin à force de cotôyer la mer, a également perdu sa soeur Altagrâce, lapidée, ainsi que son frère Eliphète qui aurait rejoint Gonaïves pour s’embarquer en direction des côtes américaines. Un jour, par manque de prudence, ce sera la narratrice qui à son tour se fera dévorée par les vagues. Noyade ou intervention des dieux, le mystère reste complet. Ce conte, aux accents de surréalisme, sera réécrit en roman par Yanick Lahens et obtiendra le prix Fémina 2014.
Une histoire américaine
Jocelyne a vingt ans en 1963 lorsqu’elle accepte d’accompagner l’avocat Scott Bradley sur les routes traversant le Nord vers le Sud des Etats-Unis. Du New Jersey à Richmond, d’Atlanta à Birmingham, les craintes de Jocelyne s’éveillent au fur et à mesure qu’elle devient le témoin des illustrations quotidiennes de la ségrégation. L’évocation de cette (més)aventure sera également l’occasion pour la narratrice de revenir sur des événements qui se sont passés dans son bout d’île d’Haïti alors qu’elle était encore étudiante. Nous la retrouvons en compagnie de Luc, François et Claude à la veille de la rentrée scolaire de la faculté de médecine. Au cours de ce récit, la narratrice évoque tour à tour, le combat de Scott qui le mènera dans une église et celui de Luc qui le conduira devant une foule d’étudiants haïtiens, tous les deux s’engageant pour plus de justice. Jocelyne, témoin privilégiée de ces deux combats, partagera également les confidences et l’intimité de ces deux hommes qui marquèrent, chacun, à leur manière, son destin.
Notre ressenti :
Cette ouvrage, dont les textes ont été publiés entre 1994 et 2006, évoquent déjà en puissance les thèmes de ses futurs romans : son pays Haïti, l’exil, la dictature, le courage de femmes et d’hommes aux destins et origines divers. Il nous a été impossible de résister au charme de cette écriture forte, cadencée et colorée tout en gardant la capacité d’être légère et chaleureuse.
La richesse de ces nouvelles réside dans la diversité des approches quant au choix de leurs protagonistes et dans la description, tant géographique que sensorielle des scènes de vie illustrées.
Par moment, nous nous étions crus en compagnie du narrateur du fabuleux « Cri des oiseaux fous » de Dany Lafferière.